215 préjugés

Je ne pense pas me tromper en disant qu’on a toustes été choqué·es – et le mot est faible – à l’annonce des 215 corps d’enfants retrouvés sur le site d’un ancien pensionnat autochtone à Kamloops, en Colombie-Britannique. Pour moi, il n’était pas suffisant de partager quelques publications dans ma story Instagram et de passer à autre chose. C’est pourquoi je prends aujourd’hui l’initiative d’écrire ces lignes.


Je commencerai d’abord par avouer quelque chose dont je ne suis pas fière du tout : pour la majeure partie de ma vie, j’ai entretenu de nombreux préjugés à l’égard des communautés autochtones. Je ne comprenais pas pourquoi elles ne payaient pas de taxes, pourquoi le gouvernement devait leur venir en aide financièrement, et pourquoi on parlait encore de l’assimilation qu’elles avaient subies aux mains de nos ancêtres. Je ne me sentais ni concernée ni responsable – je ne leur avais rien fait personnellement. J’habitais à proximité de Wendake, une réserve autochtone située dans la ville de Québec, et je ne comprenais pas pourquoi toutes les réserves ne pouvaient pas fonctionner aussi bien. Aujourd’hui, je me sens toujours profondément coupable de tous les jugements que j’ai portés à l’égard des autochtones. Je reconnais que mon attitude avait sans doute beaucoup à voir avec le système d’éducation, qui avait totalement échoué à m’enseigner la véritable histoire du Canada.


Ce n’est qu’une fois au baccalauréat en droit, dans un cours de pénologie, que j’ai réalisé l’ampleur des sévices infligés aux communautés autochtones. Dans le cadre de ce cours, nous devions prendre le rôle d’un juge et déterminer la peine d’un homme Atikamekw qui avait commis un acte de violence envers sa conjointe. Je me suis donc mise à lire sur l’histoire et la réalité des peuples autochtones et, plus particulièrement, sur l’impact toujours présent des pensionnats. J’ai appris que, même si on tentait de nous faire croire qu’il s’agissait d’une page lointaine de notre histoire, le dernier pensionnat avait fermé en 1996, soit l’année de ma naissance. J’ai compris que les pensionnats avaient en réalité servi d’outil de génocide culturel. J’ai réalisé que des enfants étaient enlevés à leurs parents dans le but de « tuer l’Indien dans l’enfant », de leur retirer leurs croyances, leur spiritualité, leur langue, leur communauté, leur conception du monde. J’ai aussi appris qu’au moins sept générations seraient nécessaires avant que la plaie causée par les pensionnats ne soit réparée. Enfin, j’ai compris que les problèmes d’alcoolisme et de toxicomanie, la violence conjugale, les abus physiques et sexuels, le décrochage scolaire et l’éclatement de la famille, vécus au quotidien par certaines communautés autochtones, avaient été directement causés par le génocide culturel qu’elles avaient subis à nos mains.


Et c’est là que j’ai compris que cette réalité autochtone envers laquelle je ressentais une incompréhension totale, nous en étions responsables. Je pense entre autres au fait que les autochtones représentent seulement 3 % de la population canadienne, mais qu’ils comptent pour 26 % des détenus dans les prisons et pénitenciers du Canada. Chez les femmes, c’est encore pire : 38 % sont des autochtones. De nombreux peuples autochtones conçoivent la justice comme étant le rétablissement des liens entre la victime, le délinquant et la communauté. Pour eux, la guérison est incompatible avec l’exclusion du délinquant. Or, on leur a imposé notre système punitif et maintenant, ils occupent le quart de nos prisons.


Je pense aussi aux autochtones, en milieu urbain ou dans les réserves, qui vivent dans la pauvreté et l’insalubrité. Je pense également aux milliers de femmes autochtones agressées, disparues ou assassinées dans l’indifférence absolue. Je pense aux 215 enfants qui ont été enlevés à leur famille et qui ont été victimes, non pas d’un génocide culturel, mais d’un génocide point. Finalement, je pense aux enfants des pensionnats qui ont survécu et qui sont aujourd’hui devenus grands, mais aussi à leurs enfants et petits-enfants : je voudrais m’excuser. Je suis désolée d’avoir eu tant d’idées préconçues, et je suis désolée que les problématiques auxquelles vous faites face soient ainsi balayées sous le tapis, comme si elles n’avaient pas d’importance. À l’avenir, je tenterai d’être une meilleure alliée pour vous, et j’espère que le Canada aussi.

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